Plongez dans l'analyse de "L'Étrange Cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde" de Stevenson. Un voyage au cœur de la dualité humaine, du Londres victorien et du genre gothique.

Il est des récits qui, par une mystérieuse alchimie, dépassent le cadre du simple papier pour s’inscrire dans le patrimoine génétique de l’humanité. Publiée en 1886, la novella de Robert Louis Stevenson est de ceux-là. Bien plus qu’une simple histoire d’horreur, elle est le cri d’une époque tiraillée entre sa respectabilité de façade et ses abîmes intérieurs.

Bienvenue dans les ruelles embrumées du Londres de 1886, là où la science flirte avec le crime, et où chaque gentleman cache, peut-être, un monstre sous son haut-de-forme.


Résumé de l’Œuvre : L’Éclat d’un Génie sous Tension

À Londres, l’avocat Gabriel John Utterson s’inquiète pour son ami de longue date, le brillant et estimé Dr Henry Jekyll. Ce dernier semble lié à un individu abject et violent, un certain Edward Hyde, dont la simple présence suscite un dégoût viscéral chez ceux qui le croisent. Jekyll va jusqu’à faire de Hyde son légataire universel.

L’enquête d’Utterson, menée avec une discrétion toute britannique, lève peu à peu le voile sur une vérité terrifiante : Jekyll, cherchant à isoler les deux pôles de sa personnalité — le bien et le mal — a mis au point une drogue capable de transformer son corps et son esprit. Mais la créature finit par dévorer son créateur, et l’expérience scientifique sombre dans la tragédie métaphysique.


Entre Darwin, Freud et les « Shilling Shockers »

Pour comprendre l’impact sismique de ce livre à sa sortie, il faut imaginer le climat intellectuel de la fin du XIXe siècle. Nous sommes en pleine ère victorienne, une période marquée par un puritanisme rigide et une obsession pour la réputation.

1. La Ville aux deux visages

Stevenson, bien qu’Écossais, situe son action à Londres. Cependant, c’est son enfance à Édimbourg qui infuse le texte. Édimbourg était alors une ville scindée : la « Old Town », médiévale, sombre et insalubre, et la « New Town », élégante et rationnelle. Cette topographie urbaine devient, sous sa plume, une topographie de l’âme.

2. L’ombre de Darwin

L’influence des théories de l’évolution est palpable. Edward Hyde est souvent décrit comme « troglodyte » ou simiesque. Pour le public de 1886, Hyde représente la crainte d’une régression biologique : l’idée que, sous le vernis de la civilisation, l’homme reste une bête sauvage prête à ressurgir.

3. Un succès né d’un cauchemar

La légende raconte que Stevenson a écrit le premier jet de 30 000 mots en seulement trois jours, après avoir été réveillé par un cauchemar. Sa femme, Fanny, ayant critiqué l’aspect trop sensationnaliste du texte, Stevenson l’aurait brûlé avant de le réécrire intégralement en une semaine. Cet état de transe créative se ressent dans l’urgence et la nervosité du style.


Analyse Thématique : La Dualité, une Potion de Vérité

L’œuvre de Stevenson est un laboratoire à ciel ouvert. On y explore plusieurs strates de lecture qui font sa modernité :

  • La Pulsion et la Loi (Freud avant l’heure) : Hyde est le « Ça » (Id), Jekyll est le « Moi » (Ego), et la société victorienne — incarnée par Utterson — est le « Surmoi ». Stevenson préfigure la psychanalyse en montrant que la répression des désirs ne mène pas à la vertu, mais à l’explosion de la violence.
  • L’Addiction : La potion n’est pas qu’un outil narratif. Elle est une métaphore de la drogue. Au début, Jekyll « prend » la potion pour se libérer ; à la fin, il « doit » la prendre pour ne pas disparaître. Le passage de la récréation à l’aliénation est une description clinique de la dépendance.
  • Le Secret Masculin : Il est frappant de noter l’absence quasi totale de personnages féminins. Le récit se concentre sur des clubs d’hommes, des testaments et des secrets partagés entre célibataires. Certains critiques y voient une allégorie de l’homosexualité réprimée, alors sévèrement condamnée par la loi (le cas d’Oscar Wilde n’est pas loin).

FAQ : Ce qu’il faut savoir sur Jekyll et Hyde

Pourquoi Hyde est-il plus petit que Jekyll ? Stevenson explique que Hyde est la partie de Jekyll qui a été la moins exercée. N’ayant jamais pu s’exprimer, ce « côté maléfique » est atrophié au début du récit, avant de grandir à mesure qu’il prend le dessus.

Le Dr Jekyll est-il fondamentalement bon ? C’est le piège ! Jekyll n’est pas « bon » ; il est « respectable ». C’est son hypocrisie qui crée Hyde. Il veut pouvoir pécher sans compromettre son rang social.

Quelle est l’origine du nom « Hyde » ? C’est un jeu de mots évident sur le verbe anglais to hide (se cacher). Hyde est ce que Jekyll cache aux yeux du monde.


Glossaire Littéraire

  • Doppelgänger : Terme issu du folklore germanique désignant le double d’une personne, souvent de mauvais augure.
  • Novella : Un récit plus long qu’une nouvelle mais plus court qu’un roman, privilégiant une intrigue resserrée et intense.
  • Shilling Shocker : Terme populaire désignant les fictions bon marché à sensation vendues pour un shilling au Royaume-Uni.
  • Gothique tardif : Mouvement littéraire de la fin du XIXe qui transpose les codes du château hanté dans le milieu urbain et la psychologie moderne.

Mini-Biographie de Robert Louis Stevenson (1850-1894)

Né à Édimbourg dans une famille d’ingénieurs constructeurs de phares, Stevenson était destiné à une carrière scientifique qu’il délaissa pour les lettres. De santé fragile, souffrant de problèmes pulmonaires chroniques, il passa une grande partie de sa vie à voyager à la recherche de climats plus cléments.

Écrivain voyageur (Voyage avec un âne dans les Cévennes), maître de l’aventure (L’Île au trésor), il finit ses jours aux Samoa, respecté par les locaux qui le surnommaient « Tusitala » (le conteur d’histoires). Son œuvre, bien que souvent reléguée à la littérature de jeunesse par ses contemporains, est aujourd’hui reconnue pour sa profondeur psychologique et sa maîtrise stylistique.


Liens utiles et Bibliographie

  • Édition de référence : L’Étrange Cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde, édition bilingue chez Folio Classique.
  • Filmographie : L’adaptation de Rouben Mamoulian (1931) reste, pour beaucoup, la plus fidèle à l’esprit tourmenté du livre.
  • Musée : Le Writers’ Museum d’Édimbourg consacre une aile entière à Stevenson.

Pourquoi faut-il le lire (ou le relire) en 2026 ?

Parce que notre époque n’a jamais autant porté de masques. À l’heure des réseaux sociaux où chacun construit une image policée de soi (son Jekyll), tout en laissant parfois ses pulsions s’exprimer sous couvert d’anonymat (son Hyde), la novella de Stevenson est un avertissement.

Elle nous rappelle que nous ne sommes pas des êtres monolithiques, mais des « républiques » de personnalités contradictoires. Ignorer son ombre, c’est lui donner le pouvoir de nous détruire.

Note de la rédaction : 5/5. Un chef-d’œuvre de concision qui se lit d’une traite et hante pour la vie.

Par Jean-Baptiste Mesona, pour La Causerie Littéraire.


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