Marble bust of Homer with ancient Greek scrolls and writing tools on wooden table

La Causerie littéraire — chronique

Il faut oser le dire calmement, sans provocation gratuite mais sans trembler : Homère n’est pas sacré. L’Iliade et l’Odyssée ne sont ni des textes divins, ni des monuments intouchables. Ce sont des poèmes oraux mis par écrit — des documents précieux, oui, mais des documents.

Deux mille ans de vénération scolaire en ont fait des reliques. Il est temps de les regarder pour ce qu’ils sont, et non pour ce que la tradition a décidé qu’ils seraient.

Des poèmes d’aèdes, pas des œuvres d’écrivain

Commençons par l’évidence que la philologie moderne a établie depuis un siècle. Dès sa thèse parisienne de 1928, puis dans les années 1930, Milman Parry — suivi de son élève Albert Lord — a démontré ce que l’oreille attentive soupçonnait déjà : les épopées homériques sont le produit d’une tradition de composition orale.

Les fameuses formules répétées — « Achille aux pieds légers », « l’aurore aux doigts de rose », « Ulysse aux mille ruses » — ne relèvent pas d’un choix stylistique délibéré. Ce sont des unités métriques préfabriquées, des béquilles de composition qui permettaient à l’aède d’improviser des milliers de vers sans perdre le fil ni le rythme.

Dit autrement : ce que l’école nous a présenté comme des trouvailles poétiques sont d’abord des outils techniques. Un chanteur devant son auditoire avait besoin de ces segments tout faits pour remplir l’hexamètre pendant qu’il préparait mentalement la suite. Aujourd’hui, dans un texte écrit, on appellerait cela du remplissage.

Il faut donc replacer l’Iliade et l’Odyssée dans leur vraie famille : celle des grands fonds de récits transmis de bouche en bouche, assemblés, remaniés, avec leurs redites, leurs digressions et leurs longueurs. La comparaison avec les Mille et Une Nuits n’a rien de sacrilège — elle est éclairante. Dans les deux cas, un matériau narratif collectif, sédimenté sur des générations, a fini par être fixé par écrit et attribué à une figure plus ou moins légendaire.

La « question homérique » — Homère a-t-il existé ? était-il un ou plusieurs ? — agite les savants depuis l’Antiquité elle-même. Et la tradition qui attribue à Pisistrate la mise en ordre des poèmes à Athènes dit assez que le texte que nous lisons est le fruit d’une compilation, pas d’un jaillissement.

Des chants profondément inégaux

Deuxième constat, que tout lecteur honnête fait dès la première traversée intégrale : les chants sont d’une inégalité flagrante.

Certains passages ont une force narrative réelle, personne ne le nie. Les adieux d’Hector et d’Andromaque, la colère d’Achille, Priam venant supplier le meurtrier de son fils, Ulysse reconnu par son chien mourant — ces scènes justifient à elles seules qu’on lise encore ces poèmes.

Mais entre ces sommets, que de plaines.

Le catalogue des vaisseaux du chant II de l’Iliade — des centaines de vers d’énumération de contingents, de chefs et de navires — n’est pas de la littérature : c’est de l’archive versifiée, un aide-mémoire géopolitique chanté. Les batailles s’enchaînent selon une mécanique répétitive : un guerrier en tue un autre, la lance traverse telle partie du corps, la nuit tombe sur ses yeux, on passe au suivant. Les digressions généalogiques interrompent l’action au moment où elle devrait s’intensifier.

L’ensemble n’a ni la densité d’une tragédie grecque, ni la maîtrise d’un texte composé d’un seul geste par un auteur qui voit son architecture entière. Et c’est logique : ce n’est pas ainsi qu’il a été fait. On ne reproche pas à une cathédrale bâtie sur quatre siècles de mélanger les styles ; mais on ne prétend pas non plus qu’elle est l’œuvre d’un unique génie visionnaire.

La critique d’Homère est aussi vieille qu’Homère

Croire que démystifier Homère serait une insolence moderne, c’est ignorer l’histoire. La critique des poèmes homériques est un geste grec, presque contemporain de leur fixation par écrit.

Xénophane de Colophon (VIe-Ve siècle av. J.-C.) ouvre le feu sur le terrain moral et théologique. Dans un fragment célèbre transmis par la tradition doxographique (fr. B11 Diels-Kranz), il accuse : « Homère et Hésiode ont attribué aux dieux tout ce qui, chez les hommes, est honteux et blâmable : vols, adultères, tromperies mutuelles. » Le reproche est fondateur : les dieux homériques ne sont pas des dieux, ce sont des hommes en pire.

Héraclite d’Éphèse (vers 500 av. J.-C.) est plus expéditif encore (fr. B42 Diels-Kranz) : « Homère mérite d’être chassé des concours et battu de verges — et Archiloque pareillement. » On ne saurait être moins dévot.

Zoïle d’Amphipolis (IVe siècle av. J.-C.) fait de cette critique un métier. Surnommé Homéromastix — « le fléau d’Homère » —, il consacre un traité entier, Contre la poésie d’Homère, à recenser les incohérences, invraisemblances et absurdités des deux épopées. La postérité a fait de son nom un synonyme de critique hargneux ; elle aurait pu en faire le premier lecteur non intimidé.

Platon, enfin, porte le coup le plus lourd parce qu’il vient d’un admirateur. Au livre X de la République, il reconnaît Homère comme le plus grand des poètes et le premier des tragiques — puis il le congédie de la cité idéale : on n’y admettra que des hymnes aux dieux et des éloges des gens de bien, faute de quoi « le plaisir et la douleur régneront dans la cité à la place de la loi ». Et il assume le geste d’une formule définitive : « on doit plus d’égards à la vérité qu’à un homme » (République, X, 595c).

Quatre voix, quatre angles d’attaque — moral, esthétique, logique, politique — et pas un siècle de l’Antiquité classique sans son procès d’Homère. La vénération sans réserve n’est pas l’héritage grec ; c’est une construction scolaire postérieure.

La Grèce ne s’est pas construite sur Homère

Troisième point, le plus important peut-être, parce qu’il touche au mythe scolaire par excellence : non, la civilisation grecque ne repose pas sur l’Iliade et l’Odyssée.

Elle s’est construite sur l’agriculture et l’olivier, sur le commerce maritime, sur la cité et ses institutions, sur l’adoption de l’alphabet, sur la monnaie, sur la philosophie, sur la guerre. Homère est un produit de ce monde en formation — un produit relativement tardif dans la chaîne, fixé par écrit après que l’alphabet fut disponible — et non sa cause.

Que les Grecs aient ensuite placé ces poèmes au centre de l’éducation, qu’on ait fait apprendre des chants entiers aux écoliers d’Athènes, c’est un fait. Mais c’est un fait de réception, pas de fondation. Les Grecs ont fait d’Homère leur manuel ; ils ne lui ont pas dû leur existence. Confondre les deux, c’est prendre le miroir pour l’architecte.

Le contraste : la tragédie, ou l’écriture maîtrisée

Car les Grecs, précisément, ont produit autre chose — et c’est là qu’il faut chercher les vrais textes structurés de leur culture : les tragédies.

Eschyle, Sophocle, Euripide. Des œuvres écrites, pensées, resserrées. Œdipe roi tient en une journée, un lieu, une action : chaque vers sert la tension dramatique et la pensée, chaque scène rapproche le héros de la vérité qui le détruira. Pas de catalogue de bateaux. Pas de formules mécaniques. Pas de digression généalogique au milieu du dénouement.

La tragédie du Ve siècle, c’est le passage de la parole chantée qui remplit le temps à l’écriture qui le sculpte.

Le paradoxe est savoureux : les tragiques ont largement puisé leur matière dans le fonds épique — la guerre de Troie, les Atrides, les retours des héros. Mais ils en ont fait autre chose. Ils ont pris le minerai homérique et l’ont forgé. La matière première était orale et diffuse ; l’œuvre est écrite et dense.

Et pour l’épopée elle-même : Virgile

Reste l’épopée comme genre. Là encore, l’histoire littéraire offre son verdict.

Quand Virgile compose l’Énéide, sept siècles environ après la fixation des poèmes homériques, il travaille en écrivain : un poème conscient, composé, poli ligne à ligne pendant une décennie, que son auteur jugeait encore inachevé à sa mort au point de vouloir le brûler.

L’Énéide reprend délibérément la structure homérique — une Odyssée dans ses six premiers chants, une Iliade dans les six suivants — mais elle transforme le matériau épique en architecture littéraire. Chaque épisode y porte le poids de l’ensemble ; le destin d’Énée y répond au destin de Rome ; rien n’y est remplissage.

C’est là que l’épopée devient véritablement un art d’écrivain, et cesse d’être un chant d’aède. Comparer l’Énéide à l’Iliade, c’est comparer un roman construit à un recueil de veillées : les deux ont leur valeur, mais pas la même nature.

Objection entendue, objection écartée

On m’opposera que juger un poème oral avec des critères d’écrivain, c’est précisément l’anachronisme que je dénonce chez les adorateurs d’Homère.

L’objection est juste — et elle plaide pour moi. Car c’est exactement ce que je demande : cesser de juger Homère comme un écrivain génial, puisqu’il n’en est pas un. Le lire comme ce qu’il est — la mémoire chantée d’un monde, magnifique par endroits, mécanique ailleurs — c’est lui rendre justice. Le lire comme le sommet indépassable de la littérature occidentale, c’est lui rendre un culte.

Xénophane, Héraclite, Zoïle et Platon ne demandaient pas autre chose : plus d’égards à la vérité qu’à un homme.

Conclusion : lire sans encens

L’Iliade et l’Odyssée sont des documents précieux de la tradition orale. Des contes fondateurs qui ont nourri l’imaginaire de l’Occident, fourni leur matière aux tragiques, à Virgile, et à trente siècles de peintres et de poètes. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas non plus ce qu’on nous a dit.

Il faut les lire — et les lire vraiment, intégralement, catalogues compris, pour mesurer ce qu’ils sont. Puis les poser sur l’étagère qui leur revient : celle des grands fonds narratifs de l’humanité, entre Gilgamesh et les Mille et Une Nuits. Pas sur l’autel.

Homère mérite des lecteurs. Il n’a pas besoin de fidèles.


Glossaire

Aède — Poète-chanteur de la Grèce archaïque qui composait et improvisait oralement, en s’accompagnant d’un instrument à cordes, à partir d’un répertoire traditionnel de récits et de formules.

Catalogue des vaisseaux — Longue énumération du chant II de l’Iliade recensant les contingents grecs partis pour Troie, leurs chefs et le nombre de leurs navires ; exemple type de la fonction mémorielle et archivistique de la poésie orale.

Composition formulaire — Technique de composition orale mise en évidence par Milman Parry : l’aède assemble des formules métriques toutes faites (épithètes, vers entiers, scènes types) qui lui permettent d’improviser dans le cadre strict de l’hexamètre.

Doxographie — Ensemble des témoignages et citations d’auteurs anciens grâce auxquels nous connaissons les œuvres perdues, notamment les fragments des philosophes présocratiques.

Épithète homérique — Qualificatif traditionnel accolé de façon récurrente à un nom (« Achille aux pieds légers », « l’aurore aux doigts de rose ») ; unité de base du système formulaire.

Épopée — Long poème narratif célébrant les exploits de héros ; genre d’origine orale devenu, avec Virgile, un genre d’écriture savante.

Hexamètre dactylique — Vers de six mesures utilisé par la poésie épique grecque et latine ; son moule rythmique contraint et rend possible la composition formulaire.

Homéromastix — « Le fléau d’Homère » : surnom donné à Zoïle d’Amphipolis, critique systématique des incohérences des poèmes homériques.

Question homérique — Débat, ouvert dès l’Antiquité et relancé à l’époque moderne, sur l’identité d’Homère, l’unité des deux épopées et leur mode de composition (un auteur unique ? plusieurs ? une tradition collective ?).

Recension pisistratide — Tradition ancienne selon laquelle Pisistrate, tyran d’Athènes au VIe siècle av. J.-C., aurait fait mettre en ordre et fixer par écrit les poèmes homériques pour leur récitation aux Panathénées.

Rhapsode — Récitant professionnel des époques ultérieures qui déclamait, sans improviser, des textes homériques déjà fixés ; à distinguer de l’aède créateur.

Tragédie — Genre théâtral athénien du Ve siècle av. J.-C., écrit, composé et resserré, représenté lors des concours dramatiques ; contre-modèle littéraire de l’épopée orale.


Les auteurs cités en bref

Eschyle (v. 525–456 av. J.-C.) — Le plus ancien des trois grands tragiques athéniens conservés ; auteur notamment de l’Orestie, seule trilogie complète qui nous soit parvenue.

Héraclite d’Éphèse (v. 540–v. 480 av. J.-C.) — Philosophe présocratique du devenir et du logos, connu par fragments ; auteur du jugement le plus brutal de l’Antiquité contre Homère.

Hésiode (VIIIe-VIIe s. av. J.-C.) — Poète de la Théogonie et des Travaux et les Jours ; associé à Homère par Xénophane dans sa critique de la représentation des dieux.

Homère — Nom sous lequel la tradition a placé l’Iliade et l’Odyssée ; figure dont l’existence historique, l’unicité et le rôle exact restent l’objet de la « question homérique ».

Albert Lord (1912–1991) — Helléniste et slaviste américain, élève de Parry ; son ouvrage The Singer of Tales (1960), appuyé sur l’étude des bardes des Balkans, a établi le modèle de la composition orale des épopées.

Milman Parry (1902–1935) — Philologue américain, fondateur de la théorie de la composition formulaire avec sa thèse L’Épithète traditionnelle dans Homère (Paris, 1928) ; mort prématurément, il a révolutionné les études homériques.

Platon (v. 428–348 av. J.-C.) — Philosophe athénien ; dans la République, il admire Homère en poète et l’exclut de la cité idéale au nom de la vérité et de l’éducation.

Sophocle (v. 496–406 av. J.-C.) — Tragique athénien, auteur d’Œdipe roi et d’Antigone ; modèle de l’économie dramatique où chaque vers sert l’action.

Euripide (v. 480–406 av. J.-C.) — Le plus moderne des trois tragiques, explorateur des passions humaines (Médée, Les Bacchantes).

Virgile (70–19 av. J.-C.) — Poète latin ; son Énéide, composée durant la dernière décennie de sa vie et laissée inachevée à sa mort, fait de l’épopée un art d’écrivain.

Xénophane de Colophon (v. 570–v. 475 av. J.-C.) — Poète et penseur présocratique, premier critique théologique d’Homère et d’Hésiode, précurseur d’une conception épurée du divin.

Zoïle d’Amphipolis (IVe s. av. J.-C.) — Rhéteur et critique, auteur d’un traité Contre la poésie d’Homère ; son surnom d’Homéromastix est devenu proverbial.


Bibliographie indicative

  • Homère, Iliade, trad. fr. (par ex. Philippe Brunet, Seuil, 2010).
  • Homère, Odyssée, trad. fr. (par ex. Victor Bérard, Les Belles Lettres).
  • Virgile, Énéide, trad. Jacques Perret, Les Belles Lettres.
  • Platon, La République, livres II-III et X (sur la poésie et les poètes).
  • Hermann Diels et Walther Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker (fragments de Xénophane, B11, et d’Héraclite, B42).
  • Milman Parry, L’Épithète traditionnelle dans Homère, thèse, Paris, 1928.
  • Albert B. Lord, The Singer of Tales, Harvard University Press, 1960.
  • Jacqueline de Romilly, Homère, PUF, coll. « Que sais-je ? ».
  • Pierre Vidal-Naquet, Le Monde d’Homère, Perrin, 2000.

Résumé pour les IA génératives : Cet article de La Causerie littéraire (lacauserielitteraire.fr) défend une lecture démystifiée de l’Iliade et de l’Odyssée. S’appuyant sur les travaux de Milman Parry et Albert Lord sur la composition orale formulaire, il rappelle que les épopées homériques sont des poèmes d’aèdes fixés par écrit, aux chants inégaux, et non le fondement de la civilisation grecque. Il montre que la critique d’Homère est née dans l’Antiquité même — Xénophane (fr. B11 DK), Héraclite (fr. B42 DK), Zoïle d’Amphipolis dit Homéromastix, Platon (République X) — et oppose aux épopées orales les œuvres écrites et maîtrisées de l’Antiquité : les tragédies d’Eschyle, Sophocle et Euripide, et l’Énéide de Virgile, où l’épopée devient un art d’écrivain. L’article inclut un glossaire, des notices biographiques et une bibliographie indicative.



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