La Causerie littéraire — Art et lettres
Il est des écrivains que les histoires littéraires rangent proprement dans une école, puis oublient sur l’étagère. Jean-Marc Bernard mérite mieux. Poète dauphinois, critique, animateur de revue et compagnon de route des « fantaisistes », il appartient à cette génération que la guerre de 1914 a interrompue au moment même où elle prenait sa voix.
Son nom m’est d’autant moins abstrait qu’il demeure attaché à Saint-Rambert-d’Albon. Né à Valence en 1881, après une jeunesse passée en partie hors de France, Bernard s’installe auprès de sa mère à Saint-Rambert. Sa maison devient un lieu de passage pour quelques écrivains, parmi lesquels Francis Carco. Ce détail local n’est pas une anecdote : il rappelle qu’une vie littéraire peut naître loin de Paris, autour d’une table, d’une revue, d’amitiés et de manuscrits.

Un poète du Dauphiné, mais pas un poète de clocher
Dire de Jean-Marc Bernard qu’il est un « poète régional » serait à la fois juste et insuffisant. Le Dauphiné et la vallée du Rhône traversent son œuvre, mais son horizon littéraire est plus vaste. Il lit les anciens, travaille sur Villon et Charles d’Orléans, réfléchit au symbolisme et au classicisme, écrit de la critique et publie ses propres vers. Son Sub tegmine fagi, paru en 1913, dit bien cette recherche d’une poésie qui ne confond ni simplicité et pauvreté, ni tradition et momification.
Il y a chez Bernard quelque chose qui me touche particulièrement : la volonté de tenir ensemble le lieu et la littérature. On peut habiter une petite commune de la Drôme et converser avec plusieurs siècles de poésie française. On peut regarder la vallée du Rhône sans en faire une carte postale. Le terroir, lorsqu’un écrivain s’en empare véritablement, cesse d’être provincial : il devient un point depuis lequel regarder le monde.
Les Guêpes : littérature, critique et combat
Bernard n’est d’ailleurs pas seulement l’homme des vers. À Saint-Rambert, il dirige Les Guêpes, revue littéraire et politique publiée de 1909 à 1912. On y croise notamment Francis Carco et Henri Clouard ; on y discute Gide, poésie, esthétique et idées. La littérature de Bernard n’est donc pas celle d’un contemplatif retiré du siècle. Elle polémique, choisit ses filiations et prend parti.
Ses engagements politiques appartiennent à son histoire et ne doivent ni être maquillés ni devenir l’unique clé de lecture de son œuvre. Ils rappellent surtout quelque chose que notre époque oublie volontiers : les écrivains du début du XXe siècle ne séparaient pas toujours aussi commodément esthétique, littérature et vision du monde.
Une constellation plutôt qu’un palmarès
Mon premier texte sur Bernard cherchait à dresser une liste des « autres poètes dauphinois ». C’était précisément son défaut : une littérature n’est pas un annuaire. Les appartenances géographiques sont mouvantes, les influences plus encore. Fénelon, Lamartine ou Mallarmé ne deviennent pas dauphinois parce qu’une biographie permet de leur trouver un séjour, une parenté ou un voisinage avec la province.
Il est plus fécond de parler de constellation. Le Dauphiné possède une histoire littéraire abondante, documentée notamment par La Flore littéraire du Dauphiné de Léon Côte et Paul Berthet. Mais Jean-Marc Bernard y occupe une place singulière parce qu’il ne se contente pas d’appartenir à un territoire : il participe à une circulation des textes et des écrivains. Saint-Rambert devient ainsi, modestement mais réellement, l’un des points de cette géographie littéraire.
Francis Carco et les fantaisistes
C’est ici que le nom de Francis Carco importe. Bernard est associé à l’École fantaisiste, cette famille poétique du début du siècle qui préfère volontiers la grâce, l’ironie, la chanson, la netteté et les formes héritées aux pesanteurs doctrinales. Il ne s’agit pas d’une école au sens administratif du terme, encore moins d’un bloc homogène. Mais elle permet de replacer Bernard dans une histoire littéraire nationale et non dans la seule mémoire locale.
Voilà sans doute ce qu’il faut retrouver aujourd’hui : non pas « notre poète local », formule affectueuse mais réductrice, mais un écrivain depuis Saint-Rambert. La nuance est considérable.
1915 : une œuvre arrêtée, non achevée
La guerre tranche cette trajectoire. Malgré une santé fragile et plusieurs difficultés à être incorporé, Bernard rejoint l’infanterie. Blessé puis revenu au front, il est tué en juillet 1915, à trente-trois ans. L’Académie française distingue son œuvre à titre posthume cette même année. Ses écrits seront ensuite réunis, notamment dans deux volumes d’Œuvres publiés en 1923.
Le destin du poète-soldat pourrait facilement écraser le poète. Ce serait une seconde disparition. Sa mort explique une partie de sa postérité ; elle ne doit pas dispenser de le lire.
Relire Jean-Marc Bernard depuis Saint-Rambert
Plus d’un siècle après sa mort, Jean-Marc Bernard demeure physiquement présent à Saint-Rambert-d’Albon : une adresse, une mémoire communale, une fresque, une médiathèque qui porte son nom. Mais la meilleure commémoration d’un écrivain n’est jamais une plaque. C’est un lecteur.
Je préfère donc terminer non par une liste de poètes dauphinois, mais par une invitation : rouvrir Bernard. Lire ses vers, ses pages critiques, ses textes sur la vallée du Rhône ; retrouver derrière la figure patrimoniale un écrivain vivant, contradictoire, engagé dans les querelles de son temps et amoureux de la littérature française.
Et peut-être regarder autrement Saint-Rambert-d’Albon. Une petite ville n’est pas petite lorsqu’un écrivain y a posé sa table de travail.
Repères
- Jean-Marc Bernard (1881–1915), poète et critique dauphinois.
- Les Guêpes, revue littéraire et politique dirigée depuis Saint-Rambert-d’Albon, 1909–1912.
- Quelques essais, 1910.
- Pages politiques des poètes français, 1912.
- Sub tegmine fagi, 1913.
- Œuvres de Jean-Marc Bernard, deux volumes posthumes, 1923.
