Hatem Bourial : la Tunisie au-dehors de soi

Hatem Bourial, écrivain érudit et baroudeur culturel tunisien, publie "Mer turquoise, ciel azur et sardines grillées" aux éditions La Nef. Un journal extime qui incarne la Tunisie mosaïque, entre enracinement et ouverture au monde.

La Causerie littéraire — Art et lettres

Il y a des écrivains que l’on rencontre d’abord dans leurs livres, et d’autres dont la présence précède presque l’œuvre. Hatem Bourial appartient, pour moi, à cette seconde famille. Depuis longtemps, je le vois circuler entre les mots, les lieux, les artistes et cette Tunisie dont il connaît les replis, les survivances et les métamorphoses.

Avec Mer turquoise, ciel azur et sardines grillées, paru aux éditions La Nef, il rassemble des notes estivales d’abord publiées en ligne et leur donne la durée du livre. Le geste pourrait sembler modeste. Il dit pourtant beaucoup de son écriture : regarder dehors pour mieux parler de ce qui demeure en nous.

L’extime, ou l’intime tourné vers le dehors

Le mot « extime » convient bien à Bourial. Il ne tient pas son journal derrière une porte fermée. Il sort. Il marche. Il regarde une rue, une plage, un café, une façade, un visage ; il laisse un souvenir venir se poser sur ce qu’il voit. Chez lui, le dehors n’est jamais seulement un décor.

Le titre lui-même pourrait tenir lieu de programme : la mer, le ciel, les sardines. Trois choses simples, presque trop simples pour qui chercherait la « grande littérature » dans les grands sujets. Mais la Méditerranée se laisse parfois mieux saisir par une odeur de poisson grillé que par vingt pages de théorie.

Un écrivain parmi les lieux

J’avais déjà consacré en 2018 un texte à Hatem Bourial, que j’appelais alors « un poète parmi les peintres ». La formule me paraît toujours juste. Bourial aime les voisinages : littérature et peinture, mémoire et promenade, culture savante et vie quotidienne. Il n’écrit pas depuis une tour d’ivoire ; il écrit au milieu des choses et des gens.

Cette disposition explique sans doute la place considérable des lieux dans ses textes. Tunis, La Goulette, Carthage et tant d’autres fragments du pays ne sont pas convoqués comme les étapes obligées d’un guide. Ils portent des couches de temps. Une ville est chez lui ce que la mémoire en a fait autant que ce que l’œil en voit encore.

Une Tunisie qui refuse de tenir dans une image

C’est peut-être là que je reconnais le mieux l’écrivain tunisien : dans son refus de réduire son pays à une seule définition. La Tunisie de Bourial est arabe et méditerranéenne, populaire et lettrée, ancienne et inquiète de son présent. Elle porte des héritages qui parfois s’accordent et parfois se heurtent.

Je me méfie des discours qui célèbrent mécaniquement une « Tunisie mosaïque ». Chez Bourial, heureusement, la mosaïque n’est pas un slogan touristique. Elle est faite de traces concrètes, de mots, d’architectures, de gestes, de personnages rencontrés et de choses disparues. C’est précisément parce qu’une partie de ce monde peut disparaître qu’il faut l’écrire.

Du numérique au livre

Ces textes ont d’abord vécu dans le flux numérique. Leur passage au papier change leur statut. Une chronique sur un écran appartient facilement au jour où elle paraît ; le livre oblige à la relire lorsque ce jour a passé.

Cette transformation m’intéresse particulièrement. Nous produisons désormais une quantité immense de fragments, de notes et d’images voués à être ensevelis par les suivants. Faire un livre à partir de ce matériau, c’est opposer une forme à l’effacement. Tout ne mérite évidemment pas d’être sauvé. Le travail de l’écrivain commence précisément lorsqu’il choisit ce qui doit rester.

La mémoire sans mausolée

Hatem Bourial connaît trop bien le patrimoine tunisien pour le traiter comme un mausolée. Ce qui l’intéresse est moins la pierre morte que la continuité fragile entre les générations. Il sait aussi que la mémoire embellit, déforme et reconstruit. C’est ce qui la rend littéraire.

Son érudition prend alors son sens lorsqu’elle demeure derrière la phrase au lieu de monter sur l’estrade. Un écrivain peut connaître Nerval, l’histoire de Tunis ou les traditions populaires sans transformer chaque page en démonstration de savoir. La connaissance est la plus féconde lorsqu’elle devient regard.

Lire Bourial

Je ne présenterai donc pas Mer turquoise, ciel azur et sardines grillées comme un livre qui « révèle la vraie Tunisie ». Aucun livre ne possède ce pouvoir, et la Tunisie mérite mieux qu’une vérité en quatrième de couverture.

J’y vois plutôt le carnet d’un homme qui a beaucoup regardé son pays et qui continue de s’en étonner. Cela suffit largement à faire littérature lorsque le regard est juste.

Et puis il y a ce titre, que je trouve très beau. Il contient presque tout ce que la Méditerranée sait faire aux écrivains : leur donner le bleu du ciel pour qu’ils finissent par parler d’une sardine grillée.


Le livre

  • Hatem Bourial, Mer turquoise, ciel azur et sardines grillées.
  • Éditions La Nef.
  • Journal extime composé à partir de notes estivales initialement publiées en ligne.

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