La Crise sacrificielle du monde moderne : Alain Pascal à l’épreuve de René Girard

La Crise Sacrificielle du Monde Moderne Alain Pascal René Girard

La Causerie littéraire — Essais

Il existe des livres avec lesquels on est d’accord, d’autres avec lesquels on se dispute. La Crise sacrificielle du monde moderne d’Alain Pascal appartient à la seconde catégorie — et c’est précisément ce qui rend sa lecture intéressante.

Pascal ne cherche guère le compromis. Sa lecture de la modernité est catholique, contre-révolutionnaire et explicitement hostile au récit progressiste de l’histoire occidentale. Il convoque René Girard pour soutenir une thèse considérable : une civilisation qui croit s’être débarrassée du sacrifice pourrait n’avoir fait qu’en déplacer les victimes.

Girard derrière Pascal

Pour comprendre le livre, il faut d’abord revenir à René Girard. Son intuition première est littéraire avant de devenir anthropologique : nous ne désirons pas seuls. Nous apprenons largement à désirer en regardant ce que les autres désirent. Le modèle devient alors facilement rival.

De cette rivalité mimétique peut naître la crise. Lorsque les antagonismes se propagent à tout un groupe, celui-ci retrouve parfois son unité contre une victime sur laquelle convergent les accusations. Le tous contre tous devient tous contre un. C’est le mécanisme du bouc émissaire.

Chez Girard, le christianisme introduit une rupture fondamentale parce que le récit évangélique dévoile l’innocence de la victime. La Passion n’est plus racontée du point de vue de ceux qui ont raison de tuer, mais de celui que la foule condamne. Le mécanisme sacrificiel est ainsi exposé au grand jour.

Ce que Pascal ajoute — et ce qu’il force

Alain Pascal ne se contente pas d’exposer Girard. Il l’enrôle dans une interprétation de plusieurs siècles d’histoire. La Révolution française, les totalitarismes puis certains phénomènes contemporains deviennent les manifestations successives d’un retour du sacrificiel à mesure que l’Occident s’éloigne du christianisme.

La proposition a une puissance réelle. Elle permet de regarder autrement les moments où une collectivité, persuadée d’agir au nom du bien, concentre soudain tous ses maux sur une catégorie d’hommes. Les mots changent, les institutions changent, mais le plaisir terrible de l’unanimité contre quelqu’un n’a certainement pas disparu.

C’est aussi là que je résiste au livre. Une clé qui ouvre beaucoup de portes finit par donner envie de l’essayer sur toutes les serrures. Or toute exclusion n’est pas un sacrifice, toute condamnation n’est pas un lynchage et toute violence moderne ne prouve pas mécaniquement la thèse religieuse de Pascal.

La Révolution sous le signe du sacrifice

La lecture de la Révolution française est l’un des endroits où cette méthode apparaît le plus nettement. Pascal voit dans le régicide, la Terreur et la déchristianisation non seulement des événements politiques mais une recomposition du sacré : le roi, les prêtres, les ennemis de la Révolution deviennent des figures sur lesquelles une société nouvelle exerce sa violence fondatrice.

On peut contester cette interprétation, et il faut se garder de transformer une grille anthropologique en explication historique totale. Mais elle pose une question que l’histoire strictement institutionnelle laisse parfois de côté : pourquoi les révolutions ont-elles si souvent besoin de cérémonies, de martyrs, de traîtres et de purification ? Pourquoi le politique, lorsqu’il prétend abolir le sacré, en reproduit-il si volontiers les formes ?

Le bouc émissaire n’a pas besoin d’un autel

Le passage au présent est plus délicat. Pascal rapproche certains phénomènes contemporains des mécanismes sacrificiels. Il est tentant de reconnaître dans les réseaux sociaux une extraordinaire machine mimétique : nous y imitons nos désirs, nos indignations et jusqu’à nos ennemis.

Il suffit parfois de quelques heures pour qu’une foule numérique se constitue, désigne un coupable et transforme son exclusion en spectacle collectif. Sur ce point, Girard semble avoir quelque chose à nous dire que les technologies n’ont nullement rendu archaïque.

Mais la prudence s’impose justement parce que l’analogie est séduisante. Comparer une mise au ban numérique, la Terreur et les sacrifices archaïques peut éclairer une structure commune ; cela ne les rend ni identiques ni historiquement équivalents. Une pensée forte mérite mieux que d’être transformée en machine à tout expliquer.

Le christianisme : révélation ou démonstration ?

Le cœur véritable du livre est théologique. Pascal ne cache pas son jeu : pour lui, le christianisme n’est pas une religion parmi d’autres mais la révélation qui met à nu et désarme le mécanisme sacrificiel. L’abandon de cette révélation expose l’homme moderne au retour de ce qu’il croyait avoir dépassé.

Cette proposition peut être reçue dans la foi. Elle peut aussi être examinée anthropologiquement. Mais les deux plans ne doivent pas être confondus. Que Girard permette de comprendre quelque chose de profond sur la victime et la violence collective ne suffit pas, à lui seul, à démontrer toutes les conclusions religieuses ou politiques qu’on peut tirer de son œuvre.

Et c’est peut-être ce qui manque parfois à Pascal : une frontière plus nette entre ce que Girard permet de voir, ce que l’histoire permet d’établir et ce que la foi permet d’affirmer.

Pourquoi je garde néanmoins ce livre sur la table

Parce qu’il dérange une idée confortable : celle selon laquelle les sociétés modernes seraient devenues moins sacrificielles simplement parce qu’elles n’égorgent plus de victimes sur des autels.

Nous savons changer le vocabulaire de nos violences. Nous savons même leur donner le langage de la vertu. Girard nous apprend précisément à nous méfier du moment où une foule devient trop certaine de la culpabilité de celui qu’elle désigne.

Je ne suivrai donc pas Alain Pascal partout. Mais je préfère un livre qui m’oblige à tracer moi-même la frontière de mon désaccord à un livre qui pense exactement ce que je pensais avant de l’ouvrir.

Une bonne lecture ne vous demande pas toujours de choisir un camp. Elle vous laisse parfois avec une question plus embarrassante : lorsque tout le monde désigne enfin le coupable, suis-je certain de ne pas être simplement entré dans la foule ?


Le livre et la piste Girard

  • Alain Pascal, La Crise sacrificielle du monde moderne, Éditions du Verbe Haut.
  • Pour entrer directement dans René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), La Violence et le Sacré (1972), Le Bouc émissaire (1982).

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