La Causerie littéraire — Essais
Le problème d’un livre consacré à Elon Musk est presque contenu dans le nom de son sujet : comment raconter un homme qui travaille sans cesse à fabriquer lui-même son propre mythe ? Walter Isaacson disposait pour cette biographie d’un privilège considérable : pendant près de deux ans, il a pu suivre Musk, assister à des réunions, parler à sa famille, à ses proches, à ses collaborateurs et à ses adversaires.
Le résultat est un livre énorme, rapide malgré son volume, rempli de scènes où l’on voit moins un « génie » qu’une machine humaine lancée à une vitesse dont personne, pas même celui qui la commande, ne paraît connaître le frein.
Le biographe face au personnage
Isaacson connaît les grands hommes. Après Benjamin Franklin, Einstein, Steve Jobs ou Léonard de Vinci, il retrouve avec Musk l’un de ses thèmes favoris : la relation entre puissance créatrice et caractère difficile. Mais Musk complique l’exercice. Il est encore en pleine action au moment du récit, possède ses propres moyens de communication et intervient quotidiennement dans la fabrication de son image publique.
Isaacson choisit donc une méthode qui fait à la fois la force et la faiblesse du livre : accumuler les scènes et laisser le lecteur juger. Il montre Musk au travail, dans ses colères, ses emballements, ses décisions soudaines, ses moments de vulnérabilité. Il explique beaucoup ; il condamne peu.
Cette retenue peut agacer. Elle évite pourtant au livre de devenir soit une hagiographie industrielle, soit un réquisitoire de circonstance. La question demeure constamment ouverte : jusqu’où peut-on séparer l’œuvre du tempérament qui la produit ?
L’enfance comme clé — peut-être trop commode
Isaacson revient souvent sur l’enfance sud-africaine de Musk, le harcèlement subi et surtout la relation avec son père. Il y cherche l’origine de cette capacité singulière à vivre dans la crise, comme si le danger et la violence psychologique avaient fini par devenir son climat naturel.
La clé est séduisante. Elle est aussi dangereusement commode. Une biographie aime les causes parce qu’elles donnent une forme au chaos d’une vie. L’enfant blessé expliquerait l’adulte impitoyable ; le père expliquerait le fils ; le traumatisme expliquerait l’obsession. Peut-être. Mais expliquer un comportement n’est jamais l’absoudre, et une vie humaine résiste heureusement aux équations trop parfaites.
Une étrange addiction à la crise
Le fil le plus intéressant du livre n’est finalement ni Tesla, ni SpaceX, ni Twitter. C’est la crise. Musk semble la provoquer lorsqu’elle n’existe pas encore, puis devenir extraordinairement efficace une fois qu’elle menace de tout emporter.
L’année 2008 en fournit l’un des exemples les plus spectaculaires : ses entreprises sont au bord de l’effondrement et sa vie privée se disloque. Là où beaucoup chercheraient à réduire le risque, Musk l’augmente. Cette manière de fonctionner deviendra presque une méthode de management : délais impossibles, remise en cause des procédures, exigences physiques imposées aux équipes, recherche obsessionnelle de la vitesse.
On comprend alors pourquoi ses entreprises ont pu accomplir des choses que des organisations plus raisonnables jugeaient irréalistes. On comprend aussi le prix humain de cette déraison. Le livre est passionnant précisément lorsqu’il nous empêche de choisir trop facilement entre ces deux constats.
Les « premiers principes » et la guerre contre l’habitude
Musk aime raisonner à partir de ce qu’il appelle les premiers principes : ne pas demander comment une industrie fabrique habituellement une chose, mais de quoi cette chose est réellement faite, combien ses composants devraient coûter et quelles contraintes sont physiques plutôt qu’administratives.
Il y a là une leçon intellectuelle qui dépasse l’entrepreneuriat. Beaucoup de systèmes finissent par confondre leurs habitudes avec les lois de la nature. Musk possède un talent rare pour voir cette confusion.
Mais l’homme qui refuse les conventions techniques tend également à considérer les conventions humaines comme des obstacles. Or un salarié n’est pas un boulon de fusée et une société n’est pas une chaîne d’assemblage. C’est à cet endroit que la méthode cesse d’être seulement fascinante et devient politique.
Twitter : lorsque l’ingénieur rencontre la cité
Le rachat de Twitter constitue à ce titre une rupture révélatrice. Avec une automobile ou une fusée, les contraintes physiques finissent toujours par trancher : l’objet fonctionne ou ne fonctionne pas. Un réseau social met en jeu autre chose — parole, pouvoir, réputation, droit, modération, propagande, intérêts économiques et passions collectives.
Musk y transporte pourtant une partie de ses méthodes industrielles : couper, accélérer, tester, supprimer ce qui lui paraît inutile. Isaacson montre ainsi, parfois malgré lui, la limite d’une philosophie qui veut soumettre des problèmes humains à la logique de l’ingénieur.
Le mot « génie » nous dispense-t-il de penser ?
Je me méfie du mot « génie » lorsqu’il devient une catégorie morale. Il permet d’admirer les résultats et de transformer les dégâts collatéraux en prix nécessaire de l’histoire. À l’inverse, réduire Musk à un tyran capricieux ne permet pas davantage de comprendre pourquoi des ingénieurs remarquables acceptent de travailler avec lui et pourquoi plusieurs de ses paris industriels ont déplacé des frontières que l’on croyait fixes.
La réussite du livre d’Isaacson est de maintenir cette contradiction assez longtemps. Son défaut est peut-être de la contempler parfois avec trop de fascination. La proximité exceptionnelle avec son sujet donne au biographe des scènes que peu d’autres auraient pu obtenir ; elle risque aussi de lui faire adopter le rythme et les catégories de celui qu’il observe.
Ce que j’en retiens
Je n’ai pas refermé Elon Musk avec une réponse à la question paresseuse : héros ou monstre ? J’y ai trouvé quelque chose de plus intéressant : le portrait d’un homme chez qui la faculté de construire et la faculté de détruire semblent parfois procéder du même mouvement.
Isaacson raconte admirablement l’énergie de ce mouvement. Il nous laisse la responsabilité de décider jusqu’où une société doit accepter qu’un individu transforme sa puissance économique, industrielle et technologique en puissance sur le monde commun.
C’est peut-être là que la biographie cesse d’être celle d’Elon Musk. Elle devient un livre sur notre propre fascination pour ceux qui promettent de rendre possible ce que nous pensions impossible — et sur le prix que nous sommes prêts à leur laisser fixer.
Le livre
- Walter Isaacson, Elon Musk.
- Biographie publiée en anglais en 2023.
- Édition française en poche disponible au Livre de Poche.
