La Causerie littéraire — Lire
Il y a des livres qu’on juge d’abord comme des livres. Et puis il y a ceux devant lesquels cette distance critique devient presque inconfortable, parce qu’un homme y met sur la table quelque chose de sa propre vie. Chapitre 54 de Francis Renaud appartient à cette seconde famille.
Je connaissais l’acteur : ce visage, cette présence physique, cette manière d’habiter les personnages sans jamais donner l’impression d’être proprement installé dans le cinéma français. En lisant Francis Renaud, on comprend que cette position d’homme à la marge n’est pas seulement une affaire de rôles.
Chapitre 54 prolonge La Rage au cœur, publié en 2018. Renaud y raconte ce qui, selon lui, s’est passé après avoir parlé : le silence autour de lui, la raréfaction du travail, la précarité, l’isolement, et cette conviction d’avoir payé professionnellement le prix de sa parole.

Un acteur qui ne raconte plus seulement le cinéma
Le titre est bien trouvé. Il suggère la continuation d’une histoire que le premier livre n’avait pas achevée. Le chapitre suivant n’est plus seulement celui d’un acteur racontant son parcours ; c’est celui d’un homme qui observe ce que devient sa vie après avoir rompu certaines règles du silence.
Il faut ici être précis. Ce livre est un témoignage. Il donne la version de Francis Renaud, sa mémoire, son interprétation des événements et des mécanismes qui l’auraient frappé. Le lire sérieusement ne consiste ni à transformer chacune de ses affirmations en fait judiciairement établi, ni à les neutraliser sous prétexte qu’elles sont subjectives.
Un témoignage vaut aussi par la cohérence d’une voix et par ce qu’il révèle d’un milieu depuis la place particulière de celui qui parle.
Le prix de la parole
C’est cette question qui m’a accompagné pendant la lecture : que se passe-t-il lorsqu’un acteur cesse d’être seulement un acteur et décide de parler de ceux dont dépend précisément la possibilité de continuer à l’être ?
Dans un métier où l’on travaille rarement par concours, où les carrières tiennent à des choix, des fidélités, des réputations et des réseaux, l’exclusion n’a pas nécessairement besoin d’être décrétée dans une pièce fermée. Il suffit parfois que le téléphone sonne moins.
Renaud interprète les années difficiles qui suivent La Rage au cœur comme la conséquence de sa prise de parole. Le lecteur n’a pas accès à l’ensemble des causes d’une carrière et doit conserver cette distinction. Mais la matérialité de ce que l’auteur raconte — la diminution des rôles, les difficultés financières, le sentiment d’abandon — donne au livre son poids.

L’homme derrière les seconds rôles
Francis Renaud a longtemps occupé dans le cinéma français une place paradoxale : immédiatement reconnaissable sans être une vedette au sens industriel du terme. Pigalle, 36 quai des Orfèvres, MR 73, Les Lyonnais et d’autres films ont installé cette silhouette et ce jeu tendu dans notre mémoire de spectateur.
Il y a chez lui quelque chose que le cinéma français sait très bien utiliser : une gueule, une intensité, une origine populaire qui ne paraît jamais fabriquée. Mais Chapitre 54 oblige justement à regarder derrière cette commodité du mot « gueule ». Une gueule appartient à un homme. Et cet homme peut un jour parler autrement qu’avec les mots écrits pour son personnage.
C’est là que le livre devient plus intéressant qu’une simple traversée des coulisses du cinéma. Il raconte la difficulté de rester un individu dans un univers qui vous reconnaît d’abord une fonction.
L’audition : sortir du récit privé
L’audition de Francis Renaud devant la commission d’enquête parlementaire consacrée aux violences dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité donne à son parcours une autre dimension. Ce qui relevait du livre et de la parole personnelle entre dans l’espace institutionnel.
Ce passage compte. Non parce qu’une audition parlementaire transformerait automatiquement un témoignage en vérité judiciaire — ce n’est pas sa fonction — mais parce qu’elle oblige à écouter publiquement ce que les mécanismes ordinaires d’un milieu peuvent préférer tenir à distance.
Le livre se situe précisément dans cet espace inconfortable : entre expérience vécue, accusations, faits anciens, limites judiciaires et nécessité de pouvoir malgré tout raconter.
Je me méfie du mot « courage »
J’avais autrefois qualifié ce livre de « courageux ». Le mot n’est pas faux, mais il est trop facile. Il permet au lecteur d’applaudir celui qui parle sans se demander ce qu’il ferait lui-même si parler menaçait son métier, ses relations et son revenu.
Le courage n’est intéressant ici qu’à proportion du risque. Et c’est précisément le sujet de Renaud : il affirme que le risque s’est réalisé.
On peut discuter son interprétation des causes. On peut vouloir vérifier tel épisode, distinguer ce qui est établi de ce qui est ressenti ou déduit. C’est même nécessaire. Mais on ne peut pas demander aux témoins de parler puis leur reprocher que leur parole soit celle d’un témoin plutôt que celle d’un greffier.

Ce que je retiens de Chapitre 54
Pas une démonstration générale sur « le cinéma français ». Le livre ne peut pas prouver à lui seul l’existence d’un système total, organisé et univoque. Et je crois qu’on affaiblirait la parole de Francis Renaud en lui faisant dire davantage que ce qu’un récit personnel peut porter.
Je retiens quelque chose de plus simple et, au fond, de plus dérangeant : la dépendance.
Un comédien dépend du désir des autres de le faire travailler. Cette évidence donne un pouvoir immense à ceux qui choisissent et rend la liberté de parole extraordinairement coûteuse. Il n’est même pas nécessaire d’imaginer une conspiration pour comprendre le problème. Un milieu peut produire du silence par la simple addition des prudences individuelles.
C’est peut-être cela, l’omerta lorsqu’on débarrasse le mot de son spectaculaire : non pas nécessairement un ordre donné, mais une somme de gens qui ont chacun une bonne raison de ne pas être le prochain à parler.
Un livre qui laisse une question ouverte
Francis Renaud n’écrit pas depuis une position confortable. Cela se sent. Son livre porte de la colère, de la blessure et une volonté de ne pas laisser d’autres raconter son histoire à sa place.
Cette subjectivité n’est pas un défaut à corriger : elle est la matière même du livre. Au lecteur ensuite d’exercer son jugement, de distinguer, de vérifier lorsqu’il le faut, et surtout de ne pas confondre prudence critique et surdité.
Je referme donc Chapitre 54 moins avec la certitude d’avoir compris « le système » qu’avec une question beaucoup plus concrète : combien coûte, dans un métier de dépendance, le droit de dire ce que l’on croit vrai ?

Francis Renaud, Chapitre 54 — ouvrage autoédité, 2025. Le livre prolonge La Rage au cœur (2018).
