Le bruit d’un cœur qui tremble, de Francis Renaud : Rimbaud ressuscité

Couverture du roman Le bruit d'un cœur qui tremble, de Francis Renaud : le dessin que Paul Verlaine fit d'Arthur Rimbaud fumant la pipe en juin 1872, annoté « de mémoire »

La Causerie littéraire — note de lecture

Francis Renaud, Le bruit d’un cœur qui tremble. Rimbaud & Verlaine, manuscrit inédit d’Ernest Delahaye, roman, Les Éditions du Citron Bleu, octobre 2025, 240 pages, 17 €.
Préface de l’éditeur, prologue, cinquante-neuf chapitres, épilogue.

Il est des vies qui tiennent lieu d’œuvre avant même d’avoir écrit. Rimbaud est de celles-là. Quatre années de poèmes, puis le silence et les routes d’Afrique : rien, dans toute notre littérature, ne ressemble à cette brièveté. Ce que ce garçon de Charleville a cherché n’était pas la gloire des lettres mais une vie entière, tenue à sa plus haute intensité, sans arrangement ni repli. La soif d’absolu porte un nom français : Rimbaud !

Voilà ce qu’il faut se rappeler avant d’ouvrir ce livre. Il n’y est pas question d’une biographie de plus, mais d’une brûlure intense dont nous n’avons pas fini de nous approcher.

Un film qui n’a pas eu lieu

Le roman fut d’abord un scénario. Francis Renaud l’avait écrit pour Jean-Baptiste Maunier, croisé sur le tournage du Cri, d’Hervé Baslé : il lui voyait le charisme et la jeunesse qu’il fallait pour porter Arthur. Le long métrage n’a jamais vu le jour. Une seconde tentative, plus moderne, Les effarés, n’a laissé qu’un teaser tourné avec Béatrice Dalle, Guillaume Gouix et Oscar Berthe.

Un homme moins obstiné aurait rangé le texte. Francis Renaud l’a repris, autoédité, avant que Christophe Maniguet ne l’accueille aux Éditions du Citron Bleu.

Cette histoire se lit dans la phrase. Le livre avance par plans plutôt que par chapitres, pose ses décors comme un découpage, coupe net là où un romancier aurait filé. Le cinéma qui lui a été refusé a trouvé le chemin de la page, et il y a laissé son œil et son souffle filmique.

Le manuscrit qui n’existe pas

Ernest Delahaye a bien existé, et nul n’était mieux placé pour raconter.

Né à Mézières le 1er septembre 1853, il s’assied auprès d’Arthur sur les bancs de l’école de Charleville en avril 1865. Il a douze ans, l’autre en a dix. Toute sa vie, il restera celui qui recopie les poèmes de son ami pour les faire circuler, celui qui le regarde partir pour Paris en septembre 1871 puis l’y rejoint, celui qui compte parmi les sept destinataires d’Une saison en enfer. C’est à lui qu’est adressée, le 14 octobre 1875, la lettre où se trouve le dernier poème de Rimbaud. C’est par Rimbaud qu’il connaît Verlaine, lequel lui dédiera son Sonnet boiteux. Il dessinait, aussi, et ses croquis de Rimbaud ont été faits d’après nature.

Le reste de son existence fut d’une sagesse exemplaire. Fonctionnaire au ministère de l’Instruction publique à partir d’août 1881, affecté au bureau des échanges avec l’étranger, il y demeura jusqu’à sa retraite, en 1913, et mourut à Maisons-Laffitte en novembre 1930. Il consacra plusieurs livres aux deux poètes : prose policée, morale intacte, le portrait d’un homme qui range ses morts avant de les raconter.

Le manuscrit que révèle ce roman, lui, n’a jamais été écrit. Francis Renaud l’invente de bout en bout, et pousse l’invention jusqu’à placer en tête du volume une préface signée d’un éditeur imaginaire. Son Delahaye boit de l’absinthe, dit sans détour la relation charnelle entre son ami et Verlaine, et règle enfin ses comptes avec le rival de toujours.

Le procédé est ancien : Cervantès et Montesquieu s’en servaient déjà. Il offre à la fiction ce que l’érudition ne s’autorise pas : la crudité, l’intimité, la parole sans témoin. Surtout, il rend justice à une intuition — ce fonctionnaire si convenable avait forcément vu des choses qu’il n’a jamais écrites.

Commencer par la fin

L’histoire s’ouvre à Paris, en 1895. Delahaye a quarante-deux ans ; il est employé au ministère depuis quatorze ans.

Rimbaud est mort depuis quatre ans, à Marseille, la jambe coupée, loin de tout ce qu’il avait écrit. Verlaine achève sa déchéance et mourra l’hiver suivant. Entre les deux, un homme vieillissant se souvient.

Le livre ne raconte donc pas une ascension. Au contraire, il remonte une pente amère, celle d’une perte. Tout y est déjà joué quand la première page s’ouvre. Le prologue qui ramène à la naissance de 1854 ne fait que creuser l’écart entre ce qui fut promis et ce qu’il en reste.

Ce dispositif n’est pas une commodité de récit, c’est le ton même du livre. On n’écrit pas de la même manière la vie d’un homme et son tombeau.

La tonalité

Rien ici ne commence doucement. Le monde entre avant l’enfant : une guerre déclarée à la Russie, le choléra, un ouragan sur la mer Noire, et dans ce vacarme une naissance, à Charleville, le 20 octobre 1854. Le siècle n’est pas un décor, c’est une matrice.

La mère vient ensuite, et le ton se durcit. Vitalie Cuif, orpheline à cinq ans, élevée parmi les hommes, inflexible comme mille évêques, qui n’aura jamais connu le bonheur et s’en console en servant Dieu. Autour d’elle l’enfance se fait étroite, et l’on comprend ce que fuir voudra dire.

Puis 1871, et le livre entre en combustion. Les ruelles où le sang coule, les tambours, les obus versaillais tombant à quelques centaines de mètres d’un concert offert aux veuves. La France de cette fin de siècle y apparaît telle qu’elle fut — cruelle, saignée, ivre de ses propres ruines — et c’est l’une des réussites du volume que de nous y plonger sans note de bas de page. L’époque y est atmosphère avant d’être documentation.

La langue est brève, au présent, imagée parfois jusqu’à l’excès. Elle ne cherche pas la prudence de l’historien : elle cherche la température.

Les poèmes comme voix off

C’est ici que le livre trouve l’une de ses plus belles idées.

Francis Renaud glisse dans ses pages les vers des deux poètes. Non en épigraphes, non en citations d’appoint, mais en contrepoint — comme un scénariste pose une voix off par-dessus l’image. Le réel avance, brutal, charnel ; et la poésie vient en dire autre chose, d’un autre endroit, dans une autre langue.

La juxtaposition fait tout le travail. Ce qui se passe et ce qui s’écrit ne coïncident jamais tout à fait, et c’est précisément cet écart qui éclaire. Le vers ne commente pas la scène : il la traverse, et révèle ce que la scène seule ne pouvait pas dire.

La poésie devient ainsi le véritable fil conducteur du livre, comme elle le fut de ces deux existences. Rimbaud et Verlaine ne sont pas des hommes à qui il serait arrivé d’écrire ; ce sont deux vies que le poème a conduites, dévorées, puis laissées sur le bord. Le roman le montre par sa forme avant de le dire par son propos — et un livre qui démontre par sa forme a déjà gagné l’essentiel.

Deux alchimistes ivres

Voilà ce que j’ai le plus aimé dans ce volume.

Au fil des séquences, Francis Renaud réussit à faire revivre cette complicité humaine, cette camaraderie d’auteurs, cette folie créatrice de deux alchimistes ivres, ce compagnonnage tragique de nos deux poètes maudits.

Car la rencontre, ici, n’est pas seulement un épisode amoureux ni une affaire de scandale. C’est une connexion hors normes entre deux voleurs de feu — l’expression est de Rimbaud lui-même. Elle fut amoureuse, destructrice, féconde. Elle demeure l’un des grands moments de la littérature française, et nul n’en a encore épuisé le mystère.

Ce livre ne prétend pas le résoudre. Il se tient dedans, ce qui est une autre manière de le célébrer.

Deux intensités

Rimbaud a vécu comme il a écrit : tout, tout de suite, sans mesure ni économie de soi. Cette manière d’affronter l’existence en bloc, de n’accepter ni le tiède ni le différé, est précisément ce qui fait de lui un moment de notre littérature, et non seulement un grand poète parmi d’autres.

Francis Renaud met la même pulsion dans tout ce qu’il entreprend. Dans le jeu, où il s’engage tout entier. Dans les scénarios qu’il écrit depuis des années. Dans la peinture, qu’il pratique en autodidacte. Dans les livres, enfin, venus quand il a fallu dire ce qu’une enfance et des débuts professionnels avaient tu.

Il n’a donc pas choisi Rimbaud au hasard, et ce n’est pas un hasard non plus s’il a mis quinze ans à lui trouver une forme. On n’écrit bien que sur ce qui vous ressemble. Il a reconnu dans ce garçon la même hâte de vivre la vraie vie, la même soif de consommer un destin. Et il a mis dans l’écriture toute l’intensité et la sensibilité qu’il met dans chacune de ses activités pour raconter ce récit.

Pourquoi cette note a tant tardé

J’ai ce livre entre les mains depuis décembre 2025. J’ai mis des mois à y entrer, et il faut que je dise pourquoi.

Rimbaud est le héros de nos dix-sept ans. Celui qui guide les premiers vers, les premières audaces d’horizon, celui qui a déplacé très haut et très loin le curseur de l’écriture. Non dans l’académisme, mais dans une énergie rock et routarde à la fois, qui collait à nos jeunesses de la fin du XXe siècle. Quand un sujet vous tient à ce point, on l’approche de biais, et longtemps.

Puis le livre s’ouvre, et c’est parti. Mieux qu’une série. Tout y est, tout est là. Mon Rimbaud est ressuscité, et je le dois à Francis Renaud.

Qui écrit

Né en 1967 à Thionville, Francis Renaud est acteur, réalisateur et scénariste. Une enfance violente, un beau-père qu’il fuit, un rêve auquel il s’accroche : le Cinéma. Il monte à Paris, enchaîne les figurations, passe par le Conservatoire du dixième, débute sur les planches en 1992.

Francis Renaud, Acteur, Scénariste et Réalisateur

Les débuts se font dans l’ombre : de la figuration, puis de petits rôles chez Georges Lautner et Laurent Heynemann. Le premier grand rôle arrive avec Pigalle, de Karim Dridi, qui lui vaut le prix Michel Simon en 1996. Suivent Catherine Breillat pour Parfait amour !, Cédric Klapisch pour Chacun cherche son chat, Alain Corneau pour Le Deuxième Souffle, Julien Seri pour Scorpion. L’acteur de polar sait aussi faire rire : R.T.T., Monsieur Papa, aux côtés de Kad Merad. Plus récemment, Vaincre ou mourir et le thriller horrifique Le Mangeur d’âmes.

Une rencontre domine cette carrière. Olivier Marchal, croisé dans les séries Quai numéro un puis Police District, l’engagera ensuite dans presque tous ses films : Gangsters, 36 Quai des Orfèvres, MR 73, Bronx, Overdose. Peu d’acteurs français peuvent se prévaloir d’une telle fidélité.

La télévision, pourtant, lui a donné ses rôles les plus profonds. Après les séries de ses débuts — Navarro, Les Cordier, Docteur Sylvestre —, il devient Jean-Marie Villemin dans L’Affaire Villemin, puis le héros du Cri, mini-série consacrée aux ouvriers métallurgistes de Lorraine, sa terre. On le retrouve dans Un village français, Braquo, Section Zéro.

Et puis il y eut Je, François Villon, voleur, assassin, poète…, où il incarnait le premier de nos poètes maudits. Francis Renaud fréquentait donc Villon avant de fréquenter Rimbaud. Ce livre-ci n’est pas une rencontre : c’est une fidélité.

L’écriture est venue par la blessure, et ne l’a plus quitté.

Un dernier mot sur la couverture

Elle dit tout du dessein. C’est le croquis que Verlaine fit de Rimbaud en juin 1872, et qu’il annota de mémoire : le portrait de l’aimé tracé par la main de l’amant, sans modèle, de souvenir.

Couverture du roman Le bruit d'un cœur qui tremble, de Francis Renaud : le dessin que Paul Verlaine fit d'Arthur Rimbaud fumant la pipe en juin 1872, annoté « de mémoire »
Les Éditions du Citron Bleu, octobre 2025. Couverture : dessin de Paul Verlaine représentant Arthur Rimbaud, juin 1872.

Delahaye, lui, dessinait son ami d’après nature. Que l’éditeur ait choisi le dessin de l’amant plutôt que celui du témoin en dit long sur le livre qu’il publie.


Du même auteur

  • La rage au cœur, autobiographie, Hugo Doc, 2018.
  • Chambre 17, polar, 2021.
  • Chapitre 54, autobiographie augmentée, 2025. Notre note de lecture.

Repères

  • L’ouvrage : roman, 240 pages, 13 × 19, 17 €. Les Éditions du Citron Bleu, octobre 2025.
  • L’architecture : préface de l’éditeur, prologue, cinquante-neuf chapitres, épilogue. Le récit s’ouvre à Paris en 1895 et se referme sur la mort de Verlaine, en 1896.
  • Ernest Delahaye : 1853-1930. Condisciple de Rimbaud à Charleville dès 1865, copiste de ses poèmes, dédicataire de son dernier texte connu. Fonctionnaire au ministère de l’Instruction publique de 1881 à 1913.
  • Deux états du texte : une version autoéditée a circulé avant l’édition Citron Bleu, sous une couverture différente.

Suites de lecture

Les souvenirs qu’Ernest Delahaye publia de son vivant sur son ami d’enfance, pour mesurer la distance entre le témoin réel et celui que ce roman imagine.

Et, pour entendre les voix elles-mêmes, les Poésies et Une saison en enfer de Rimbaud, les Romances sans paroles de Verlaine — écrites, celles-là, dans les mois mêmes que le livre raconte.


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Une réponse à « Le bruit d’un cœur qui tremble, de Francis Renaud : Rimbaud ressuscité »

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    […] Du même auteur : Francis Renaud a publié en octobre 2025 son premier roman, Le bruit d’un cœur qui tremble, où il fait parler un témoin imaginaire de Rimbaud et Verlaine. Notre note de lecture. […]

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